De la biennale de Venise, des Gilets jaunes et de la démocratie participative

Je m’étais juré de faire un article de blog sur la biennale d’architecture de Venise dont le thème était : « freespace ». Mais, pour creuser mon angle d’attaque du sujet,  j’ai enchainé sur la question des familles modestes, puis les gilets jaunes sont arrivés et je me suis donc dit qu’il fallait attendre un peu d’avoir un peu de recul. Ceci explique le mois et demi depuis mon dernier billet.

J’ai eu la chance de passer 3 jours en Septembre à Venise avec ma femme et nous nous sommes perdus une journée entière entre l’Arsenal et les Giardini à visiter les galeries de la Biennale d’architecture et notamment les pavillons nationaux. C’est bien de ces derniers dont je voulais parler et notamment des différences d’approche entre l’occident et le sud est asiatique.

De la différence de compréhension de la notion de « freespace »

En Occident, on a traduit « freespace » par « citoyenneté, démocratie participative, co-construction ». Des travaux savants et très documentés nous en expliquent les bienfaits. Il y a pourtant une certaine ironie à voir les Etats-Unis de Trump discourir de citoyenneté, l’Italie , alors à quelque jours de basculer dans un régime autoritaire, présenter une expérience remarquable de co-construction d’un quartier ou la Hongrie de Orban nous parler de son « liberty bridge » en plein coeur de Budapest, que la réappropriation citoyenne a permis de couvrir de … tapis de Yoga pour chiller au soleil.

La France  (qui n’est pas dans la même situation institutionnelle mais où la tentation autoritaire existe) se détachait du lot tant par ses projets (j’y ai retrouvé bien des figures connues) que par l’ambiance : là où l’essentiel des pavillons étaient calmes et même vides, le pavillon français accueillait 5 ou 6 débats différents en même temps, dedans, dehors, autour d’une table, sur des chaises de jardins… Au moins tout cela donnait-il à ressentir un climat de débat et de démocratie.

Au pavillon français, des visages connus

Mais ce qui m’a frappé, c’est la concordance des approches des pays du sud-est asiatique.

  • Japon comme Thaïlande se pose la question de la façon dont les habitants investissent les infrastructures,
  • la Chine présente un projet qui a débuté par une immersion anthropologique de longue haleine,
  • et même la Corée du Sud, dont le propos était plus politique, autour de la confrontation entre le pouvoir politique et l’imagination de l’urbaniste, tente de trouver des synthèses dans la recherche des aménités environnementales et donc le ressenti des populations.

Ils ont tous interprété « freespace » comme les libertés de vie que se donnent les habitants une fois les constructions opérées, et l’observation de leurs pratiques.

En résumé : d’un côté on tente de donner la parole et un certain pouvoir d’agir, de l’autre on cherche en tout premier lieu à comprendre les populations et à apprendre d’elles.

Collision d’informations

C’est à peu près à ce moment là qu’Hubert Guillaud a interviewé Dominique Pasquier dans un article d’Internet Actu dont le titre est : « L’internet des familles modestes : les usages sont-ils les mêmes du haut au bas de l’échelle sociale ? ». Il aborde les différents aspects du livre que la sociologue venait de sortir, dont celui de la contribution. Ressort de l’interview plein de choses passionnantes, dont notamment l’appréhension des personnes interviewées à prendre la parole pour une question de légitimité (Dominique Pasquier parle de grande pudeur à « ramener sa fraise »), et un rapport au politique dégradé (c’est un euphémisme).

Je suis resté avec ces trois informations, que je n’ai pas pu m’empêcher de relier : en Occident, où on sombre dans la post-démocratie un peu partout, on fait de la démocratie participative, sauf que les familles modestes n’aiment pas « ramener leurs fraises », alors qu’en Orient – où les régimes ne sont pas des modèles de démocratie non plus – on utilise les sciences humaines pour savoir ce que veulent les gens.

J’avais un gros boulot à rendre pour le CNFPT (c’est là), puis la semaine de l’innovation publique m’a pris du temps (dont un atelier avec la 27° Région et l’Association des Administrateurs Territoriaux sur : comment parler à un élu, qui faisait écho à un papier écrit sur ce blog), j’ai donc laissé ça en jachère.

Et soudain, les gilets jaunes…

J’ai été impressionné par le nombre de gens qui ont été capables de dégainer un billet sur le phénomène Gilets jaunes. Moi je ne suis toujours pas sûr d’avoir un avis construit. Enfin, dans la masse des choses moyennes, ressortent à mon sens trois papiers :

  • celui de Laura Pandelle (27° Région) et Romain Beaucher (Agence Vraiment Vraiment) : « Leçons jaunes pour la transformation publique ». C’est normal que je m’y retrouve, c’est les copains, on pense un peu tout le temps pareil et ils ont bien raison d’avancer nos pions à cette occasion,
  • celui de Samuel Hayat, dont j’ai découvert le blog à l’occasion (merci Flint) : « Les Gilets Jaunes, l’économie morale et le pouvoir » qui m’a fait découvrir ce concept d’économie morale (l’économie réelle doit être fondée sur des principes moraux) qui fait tant écho aux travaux de « l’internet des familles modestes » de Dominique Pasquier,
  • et celui de l’indispensable Olivier Ertzscheid : « #GiletsJaunes : de l’algorithme des pauvres gens à l’internet des familles modestes » qui reliait ses réflexions sur Facebook et son nouvel algorithme avec – justement –  le livre de Dominique Pasquier. Ce qui fait que j’ai acheté le bouquin pour le lire.

A chaque fois, la question de la dignité est posée. Et celles de la sincérité et de l’authenticité.

De la corrélation à la causalité entre formes de participation et rejet de la démocratie représentative

Je suis donc passé en quelques semaines et quelques lectures de : « en Occident, où on sombre dans la post-démocratie un peu partout, on fait de la démocratie participative, sauf que les familles modestes n’aiment pas « ramener leur fraise » » à « la démocratie participative telle qu’on la pratique participe de la construction de la post-démocratie parce qu’elle exclue de fait une partie trop importante de la population qui ne s’y retrouve pas. ».

Dans le concept de ROI citoyen que j’ai développé sur ce blog, je mettais face à face l’intérêt à participer pour les citoyens et les freins à la participation. Si le citoyen a plus d’intérêt à participer – parce qu’on l’écoute, parce qu’il apprend des choses, parce qu’il est considéré – que de freins (c’est pas son boulot, la peur de l’instrumentalisation, … tout cela sur fond de défiance démocratique), la participation citoyenne est bénéfique. Mais si ce n’est pas le cas, elle peut être catastrophique.

Ce que nous apprend (ou pas, mais moi j’en ai pris conscience à sa lecture) « l’Internet des familles modestes », c’est le rapport au débat des classes populaires. Donner son avis en dehors du cercle intime, c’est très rare, ça ne se fait pas, de toute façon ça regarde personne, etc. etc. (1).
Les conditions de leur participation sont donc particulièrement délicates à réunir. Il faut du respect, du temps, de l’écoute, du temps, de l’authenticité, du temps. Etc.
Les processus de concertation tels qu’ils sont traditionnellement organisés aujourd’hui sont donc encore un peu plus excluants. Ils reviennent à organiser le débat entre les classes dirigeantes et les classes supérieures.

Dans les quartiers gentrifiés des métropoles, ça peut peut-être suffire, remarquez … (2)

En tout cas tout cela concoure à donner raison aux pays du sud-est asiatique qui utilisent l’ethnologie dans leur démarche de gouvernement, si je puis me permettre de boucler avec le début de mon papier.

Bref, passer de la concertation à la participation authentique

Bien comprendre les situations, se mettre non pas au dessus mais aux côtés des gens (et même au milieu d’eux, la démocratie participative est un sport où les institutions jouent bien trop souvent à domicile), traiter des questions au lieu de pousser des solutions, écouter avec respect, proposer des formes de restitution à chaque étape des projets et tester grandeur nature le résultat des travaux directement sur le terrain, histoire qu’il soit simple de donner son avis… Autant de solutions pour faire participer tout le monde.

Tiens, on aurait qu’à faire ça, et on appellerait ça le design de l’action publique.

Sérieusement, la participation citoyenne, il est grand temps de faire quelque chose.

 

(1) J’ai fait une mindmap avec des verbatim du livre, si vous voulez en savoir plus, et si ça peut vous donner envie de le lire…

(2) j’habite un quartier gentrifié d’une métropole, ceci est un constat, pas une critique

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