De la participation citoyenne et du R.O.I. citoyen

Sylvain Grisot de dixit.net a partagé récemment un article sur les réseaux sociaux qui parle des formes tronquées de participation citoyenne.

L’apport essentiel de son auteure, c’est de classer les différents moments de la participation citoyenne en 3 catégories : quand on prend part (sans prendre la parole), quand on apporte une part en participant effectivement, et quand on reçoit une part. On pourrait parler quelque part de R.O.I citoyen (Retour sur Investissement)

Cette dernière catégorie, génératrice de polémique au premier abord (j’entends déjà les « Ne te demande pas ce que la République peut pour toi, mais ce que tu peux faire pour la République« , etc.), est effectivement, à la réflexion, particulièrement pertinente. Parce que pragmatique. Dès lors qu’on fait participer les citoyens pour apprendre des choses auprès d’eux (et non pas pour les convaincre), il est en effet indispensable de savoir quelle « part » ces derniers vont recevoir en échange du temps qu’ils vont consacrer à la chose publique.

Le plus souvent, comme le rappelle l’article, le R.O.I. est intellectuel, les citoyens se satisfont d’avoir droit à de la reconnaissance et de la considération : qu’on leur ait donné les informations de façon claire et cohérente (ne jamais oublier les 7 principes pour les gouvernements du 21e siècle de Code For America), que le contrat passé ait été clair et respecté, qu’on les ait « tenu au courant », que tout se soit passé dans un climat de convivialité, qu’ils aient appris des choses …
On ne parle donc pas ici de rétribution (quoi qu’on indemnise souvent les participants aux panels citoyens par exemple), mais de ce que les citoyens vont pouvoir retirer de l’expérience.

Penser à « la part reçue », pour élargir la population touchée

En fait, finalement, se poser la question globale de ce que les gens reçoivent, c’est la seule façon à mon sens de lutter efficacement contre le TLM , le « Toujours Les Mêmes » de ceux qu’on voit tout le temps dans les réunions publiques ou sur les forums numériques (concept développé par Armel Le Coz). Eux, et ce n’est pas une critique mais un constat, considèrent « recevoir une part » rien qu’à pouvoir obtenir des informations et/ou donner leur point de vue. Si l’on veut toucher d’autres populations, celles qui ont d’autres centres d’intérêt, ou moins de temps, il est indispensable de réfléchir aux façons de les associer qui leur permettront de « s’y retrouver ».

Au regard de ce nouvel éclairage, j’ai donc couché sur le papier un schéma d’aide à la prise de décision pour les acteurs publics qui veulent faire participer la population (j’adore les représentations, mais je crois que je l’ai déjà dit). Le facteur déclencheur, ça a été ce principe du R.O.I., qui m’a fait opter pour une solution ou une autre là où j’avais du mal à trancher jusque là. Bien entendu, il indique la réponse qui me semble la mieux indiquée dans l’absolu, mais on doit pouvoir imaginer des cas d’espèces où ça ne fonctionnerait pas. Je suis d’ailleurs bien entendu ouvert à toute remarque et proposition d’amélioration (l’innovation publique, ce Work in Progress…).

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Il propose des solutions qui peuvent être différentes suivant qu’on est adepte du mode vertical (l’acteur public garde la main tout le temps, il écoute mais reste maître des décisions) ou du mode horizontal (l’acteur public  met en jeu son pouvoir de décision pour tout ou partie en se plaçant au milieu des citoyens). Avec une préférence pour le second mode, on ne se refait pas.

Explorons le mode vertical

Commençons donc par l’information, évoquée deux fois dans le schéma : informer les gens, c’est déjà très bien. Quand le projet est du domaine du « business as usual », ou quand il est globalement bouclé. Mais il faut dire vrai, loin de la com publique « à-la-papa » : plus on est factuel, mieux c’est. De toute façon, les gens décryptent les stratégies marketing des grandes marques, c’est pas pour se faire avoir par une campagne locale qui valorise outrageusement les actions jusqu’à enjoliver la vérité.

Exemple de stratégie de com locale facilement décryptable…

Des travaux dans la rue ? Une information simple et opérationnelle dans les boites aux lettres. Une rénovation plus lourde ? Une réunion publique d’information, concise, interactive, dans des lieux de passage ou de vie. Une modification d’un service public (par exemple pour cause de modification de la législation, …) ? Une information simple, par tous les moyens offerts aux acteurs publics et finalement ils sont nombreux.
Les gens « reçoivent ainsi leur part » : ils sont informés, et c’est déjà un gros travail que d’y arriver.

La consultation : c’est une modalité de participation citoyenne qui est intéressante dès lors qu’on a extrêmement clairement défini le contrat.
S’il s’agit (comme dans le cas du schéma ci-dessus) de prendre le pouls de la population sur un sujet, il faut l’énoncer, et énoncer ce qu’on attend d’elle.
Pour Pays de la Loire 2040, la commande qui nous avait été passée était : comment notre territoire, dont la réussite s’appuie  sur l’équilibre entre développement économique et cohésion sociale (selon une étude de l’ODIS) allait encaisser l’augmentation de la population annoncée par l’INSEE (+900.000 habitants en 2040), avec notamment le vieillissement à la clé. C’était clair, et il me semble qu’on a été compris par les gens que nous avons sollicités. Non sans résultats : il me semble que le virage pris autour des transitions par nombres d’acteurs depuis est un peu la conséquence de ce que nous avons appris de l’exercice de prospective.
S’il s’agit d’une consultation sur des alternatives, (l’acteur public se tourne vers la population pour trancher un sujet) il faut respecter le choix des participants. A l’occasion du retour à  la semaine de 4 jours pour l’école primaire, des municipalités ont consulté leur population pour ensuite faire autre chose, j’ai peur que la prochaine consultation leur soit douloureuse…

La concertation : c’est surtout ce mode d’action que le design de l’action publique vient challenger.
Si on utilise la concertation pour convaincre la population (en se gardant un peu de marge de manœuvre pour lui dire qu’on l’a écouté en se donnant le loisir de modifier le projet à la marge), je ne sais pas comment on fait pour qu’elle « reçoive une part » à la hauteur de ce qui lui est demandé. A savoir cautionner par sa présence une décision politique déjà prise dont il sera possible de dire après qu’elle a fait l’objet d’une large concertation.  Eh oui, je sais, dis comme ça, c’est un peu dur. Mais c’est une impression moultes fois ressentie…
Certes, si on l’utilise, en toute bonne foi,  pour apprendre de la population sur des sujets en lien avec son projet, et que le contrat est clair (qu’est ce qui est immuable, qu’est ce qui peut encore bouger, comment seront prises les décisions, etc.), cela est certainement plus « digeste ».
Mais la frontière entre les deux intentions est souvent ténue, et le risque existe du rejet.

L’horizontalité, facteur de satisfaction des citoyens

C’est donc au nom de cette « part à recevoir » que se développe la voie de l’horizontalité : expertise d’usage/co-élaboration / co-conception. Elle ouvre la voie effectivement à des satisfactions autrement plus fortes pour les citoyens (comme pour les acteurs publics d’ailleurs).

Par contre, elle bouscule plus la culture des institutions. Parce que qui dit horizontalité dit parler au milieu des autres, et pas dans une position supérieure. A la fin, c’est toujours l’institution qui tranche, mais pendant le temps du projet, elle accepte l’horizontalité. Les gens qui participent ont un point de vue qui doit être pris en considération, d’où qu’ils viennent, de la même façon.

Co-élaborer : le principe tranché, ouvrir sur les modalités

Franchement, ce n’est pas très éloigné du principe de la concertation, si ce n’est qu’on rend les citoyens acteurs : à eux de devenir force de proposition.
C’est possible si le sujet ne fait pas débat, et que la réalisation gagne à faire appel au citoyen. Il en est ainsi de repenser l’accueil d’une mairie, l’organisation d’un foyer d’accueil ou d’un lycée.

Mon ancien patron à la Région Pays de la Loire, Jacques Auxiette, aimait à raconter que lorsqu’il est devenu maire de la ville de La Roche sur Yon, en 1977, il a fait appel à la co-élaboration pour un nouveau quartier de la ville : le principe d’urbaniser étant arrêté, il a proposé aux futurs habitants de travailler sur les dessertes et les équipements publics. A l’époque c’était révolutionnaire, mais fondamentalement quand on y réfléchit, ça ne l’est pas. En quoi réside la quintessence de l’action locale ? En décider de densifier la ville, ou en décider de là où on met les poteaux d’éclairage public ? Et les gens qui vont le vivre au quotidien n’ont-ils pas un point de vue aussi intéressant que des aménageurs ?
L’idée de la co-élaboration nous ramène au « métier » d’élu : organiser la société et ses débats, à toutes les échelles, ce qui ne veut pas dire décider de tout.

La co-conception : le risque de l’eau tiède

Comme c’est indiqué dans le schéma que j’ai réalisé, je pense qu’il y a trois cas où la co-conception (ou codesign) s’impose :

  • quand une politique est à bout de souffle : à mon sens une bonne évaluation est une évaluation citoyenne, donc si on commence par évoluer la politique publique avec des citoyens, autant les associer tout au long du processus,
  • quand une politique est au contraire naissante. Il faut l’inventer, autant le faire avec ses futurs utilisateurs,
  • quand le sujet est sensible. Dans l’état actuel de la confiance dans les acteurs publics, si un sujet sent le souffre, avoir avec soi des usagers/citoyens tout au long du projet lui donne de la crédibilité. Sans revenir sur un sujet qui m’est cher (le transfert de l’aéroport de Nantes), il est évident que cette modalité d’association permet d’éviter la suspicion. Je suis preneur de tout argument qui va à l’encontre de ce point de vue, mais pour l’instant, je ne vois pas comment faire autrement pour éviter des Zad partout.

Quand on se lance dans la co-conception, on ne sait pas quel sera le résultat final. On peut rester ferme sur les objectifs, mais en aucun cas refuser une proposition qui a émergé du collectif  avec de telles modalités de travail. C’est la règle du jeu. C’est ce qui fait hésiter les acteurs publics. Alors que le risque est bien ténu.

Parce qu’il ne faut jamais oublier, quand on se lance dans la co-conception, cette phrase d’Henri Ford (qui doit être dans le top 10 des citations des blogs qui parlent d’innovation) : « Si j’avais demandé aux gens ce qu’ils voulaient, ils auraient répondu des chevaux plus rapides« .

Le risque de la co-conception, c’est à dire de repenser et reconstruire une politique publique de bout en bout avec ses usagers, c’est qu’ils soient très raisonnables. Ils vont révéler les dysfonctionnements évidents qu’on ne voit plus, demander des améliorations du service, mais ils vont rarement d’eux-mêmes demander qu’on renverse la table ou qu’on fasse des dépenses somptuaires (derrière chaque citoyen, un contribuable se terre !).

En tout cas, qu’il s’agisse de co-élaboration ou de co-conception, les citoyens reçoivent clairement leur part : c’est leur travail commun qui a permis de faire aboutir le projet. Ils peuvent en voir le résultat tangible.

l’appel au design et aux SHS,

Mais la modalité où le ratio « apporter une part/recevoir une part » est le meilleur, c’est l’utilisation du design, purement et simplement.

On va demander aux citoyens leur avis (ou leur opinion, ou leur imaginaire quand il n’en ont pas – Stéphane Juguet m’a fait l’amitié d’expliquer ça dans une vidéo  pour le Mooc Innovation Publique, si vous avez du mal à faire le lien entre projet et imaginaire allez la voir), on part travailler sur la base de ce qu’ils ont bien voulu nous raconter, on prototype des solutions et on les rappelle pour les tester. Ce sera indéniable pour eux : leur parole aura été précieuse puisqu’elle a permis à une solution d’émerger. Et ça sans rien faire d’autre que de parler d’eux !

Bref, je pense que la modalité la plus pratique de participation citoyenne pour un acteur public, c’est de permettre à la population de tester des prototypes de politiques publiques (ou d’aménagements) bâtis avec les outils du design : ils peuvent dire j’aime bien ou j’aime pas, et pourquoi, sans avoir à passer par le cérémonial de la démocratie participative, qui demande tout de même une certaine habitude. Au contraire, ce choix de l’horizontalité de la démarche (se mettre au milieu des usagers, pas au dessus) leur apparaîtra comme résolument moderne et intelligent.

Et en plus, ça marche.

[EDIT : j’ai modifié un peu le schéma pour le rendre plus lisible, après quelques remarques sur le sujet. On peut donc maintenant y lire le sens des flèches  :-)]

 

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