YelloPark, quand la pratique citoyenne ordinaire vient heurter le grand projet

A Nantes, où j’habite, on aime bien avoir une grande querelle. Avant, pendant 10 ans,  c’était l’aéroport, depuis, c’est un projet de stade.
Mais autant j’ai été partie prenante de la première querelle, autant je suis resté en dehors de la seconde, pour essayer de me mettre au niveau d’information, ou d’intérêt, du citoyen lambda. Me faire une opinion à partir du bruit de fond, en quelque sorte.
Et, croyez moi ou non, elle a beaucoup à voir avec l’innovation publique.

Nantes, le dialogue citoyen

Nantes est une ville qu’on cite pour être en pointe sur la question du dialogue citoyen. Et il y a effectivement des dispositifs de participation qui sont de très très grande qualité.
L’évaluation à la ville de Nantes est un modèle de créativité depuis toujours, et de nombreuses démarches sont remarquables.
Sur l’appel à l’expertise d’usage, c’est pareil. Pour avoir décortiqué le dispositif imaginé pour repenser une mairie annexe, franchement, on était dans de la co-conception, de la vraie (pour ceux qui veulent en savoir plus, c’est là).
Sur l’Ile de Nantes, l’aménageur a même fait de l’innovation publique son fil conducteur, rien ne se fait sans qu’il n’y ait quelques designers dans les parages.

Alors effectivement, ailleurs, on est parfois sur de la concertation plus traditionnelle, avec toutes les limites que l’on peut y mettre (voir mon article sur le ROI citoyen), et comme citoyen de ma ville j’aimerais qu’on aille beaucoup plus loin mais comme le disait Talleyrand : « Quand je me regarde, je me désole. Quand je me compare, je me console. ».

En tout cas, avec tout ça, l’habitude de donner son avis est là : travaux, réaménagement, revisite d’un service, etc. Sur le quotidien, l’expertise d’usage, notamment.

Le YelloPark, c’était autre chose

Là, sur le YelloPark, on était à un autre niveau que l’expertise d’usage. Il s’agissait de construire quasiment un nouveau quartier pour financer la construction d’un nouveau stade de football, en rasant la Beaujoire, stade inauguré en 1984 et qui pose, selon son principal hôte, le FC Nantes, des questions en terme de sécurité et d’accès aux réseaux de communication, et ne serait pas assez rentable faute de loges. Un débat était prévu avec la Commission Nationale du Débat Public, où toutes les questions ont été posées. Les parties prenantes et les militants ont pu s’y exprimer.

Les autres, la multitude, ceux qui ne vont pas dans les réunion de la CNDP et ne sont pas rentrés dans le sujet, ont seulement entendu le bruit de fond du débat, dont je parlais en introduction. Et le bruit de fond a fait gagner les opposants, puisqu’il n’est plus question aujourd’hui de construire le quartier ni de détruire la Beaujoire.

J’ai repensé à l’annonce de ce repli à une interview qu’avait bien voulu m’accorder l’anthropologue Stéphane Juguet du Wattignies Social Club pour le Mooc Innovation publique du Cnfpt (Stéphane si tu me lis, merci encore) où il disait tout simplement : « C ’est compliqué d’avoir une expertise technique sur un sujet précis, les transports, l’éducation etc. Par contre, je crois qu’on a tous des désirs. On a tous des envies. On a tous des imaginaires. ». C’est à 1’42 ci-dessous mais vous pouvez tout écouter !

imagine all the people

Et là, en l’espèce, l’imaginaire a pris le pas sur tout le dossier. Pour les raisons que Stéphane peut décrire : un avis technique, c’est pas donné à tout le monde. Alors que, par contre, nous sommes des dizaines de milliers à avoir des souvenirs impérissables à la Beaujoire. Un concert, un match de foot, de rugby. Des moments de partage, de joie, de peine. La vie quoi (#InstantCali).

Donc les gens se sont fait leur opinion non pas sur un dossier technique, mais sur leur imaginaire. Et leur imaginaire, en résumé, c’est : on-dit-que-c’est-la-crise-et-on-va-détruire-un-beau-bâtiment-comme-ça-presque-neuf-en-plus-tu-te-souviens-du-but-de-Loko-contre-le-PSG ? (remplacer Loko par la star de son époque préférée) (mais on peut garder PSG) (ou alors le concert de U2) (enfin bref vous avez compris).
Toute argumentation rationnelle est vaine, placée à ce niveau du débat, aussi bonne soit-elle, comme celle que développe le premier adjoint au maire dans un papier de blog, qui changeait de la communication old school des porteurs de projet. Tout cela, en outre, sur fond de défiance généralisée contre les élus – même si la cote des élus locaux remonte un peu ces derniers temps, c’est pas non plus la grande confiance.

Je pense que présenter aujourd’hui un projet d’une telle nature (avec une aussi grande implication émotionnelle de tant de gens) est devenu impossible. En tout cas pas comme ça. C’est un aspect que j’avais ressenti avec l’aéroport NDDL, où les arguments les plus rationnels n’étaient pas audibles. Il s’est confirmé ici.

En février dernier, sur un réseau social bien connu des plus de 30 ans,  Manuel Canevet, dont le métier est d’élaborer des stratégies de communication et qui s’est opposé dès la première heure à ce projet, évoquait justement mon argumentation sur l’aéroport pour dire que le YelloPark était une farce, en relayant au passage le texte non moins argumenté des principaux opposants, l’association « à la nantaise ».

Je lui avait répondu que, surtout,  « on est typiquement sur un débat sur les conséquences sans avoir exposé et débattu les causes. » Parce que dans ce dossier, il est avant tout question d’ambition sportive et d’attributs métropolitains (on parle bien ici de qui aura le plus gros… stade parmi les grandes villes, mais ça marche aussi pour CHU, incubateur de startups, centre de recherche, etc., la course aux plus gros attributs quoi). Et c’est ça la question centrale. Pas la construction d’un nouveau stade. Et encore moins le montage immobilier pour le financer.

Les citoyens ressentent quand on ne les sollicite pas sur les vraies questions

Il me semble qu’on peut retenir de cette histoire que, fondamentalement, à vouloir s’éviter un débat sur les causes, qui pour le coup parlent aux gens et à leurs imaginaires, on le déplace sur les conséquences, mais le débat public revient quand même sur ces causes. Alors autant l’assumer et l’organiser directement.

A Nantes, les gens ont pris l’habitude de pendre la parole. En fait on leur a donné cette habitude, et c’est bien ! En l’espèce, ce que j’en conclue, c’est qu’il s’agissait de commencer par la donner sur la question soulevée et pas sur ce qui pouvait en découler. Parlons du foot populaire et du foot spectacle, parlons d’accueillir des rencontres sportives internationales, et après, seulement après, tirons en les conséquences sur l’engagement public qui doit aller avec.

Là c’est tombé sur Nantes et son stade, mais ça peut tomber sur n’importe quelle collectivité et pour n’importe quel sujet, tant qu’il y a de l’émotion. Et il faut bien dire que des sujets émouvants, sociaux, environnementaux, sociétaux, … on n’en manque pas !

Et même, et à une autre échelle, c’est la même problématique que celle des réunions de concertation en général : soit on demande vraiment leur avis aux gens, soit on ne le fait pas. Mais essayer de faire passer la couleuvre d’un projet en laissant choisir aux habitants la couleur de la peinture ou le nom de l’aménagement final, ça va être de moins en moins facile. Posons aux gens les vraies questions, au bon niveau et au bon moment.

Depuis quelque temps, je commence mes présentations en disant que la prise en considération de l’usage et de l’expérience à travers le design, c’est l’irruption organisée du sensible dans l’action publique. Parce qu’effectivement, il vaut mieux l’organiser.

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