« Vous mentez aux gens »

C’est ainsi que Thomas Troadec, sociologue et photographe, s’est adressé à nous le 11 octobre dernier (j’étais avec Cécile Joly de la mission innovation du CNFPT) dans une journée consacrée à la recherche sur les universités d’été de l’innovation publique.
Il voulait dire par là que nous « vendrions » aux acteurs publics l’existence d’un mode opératoire innovant, plus proche du terrain et plus opérant, alors que notre objectif est une transformation profonde de leur pratique professionnelle au service d’un projet de société plus horizontal, empathique, résilient, frugal, que sais-je encore.
Nous aurions un agenda caché…

Cépafo

J’ai pris ça comme un direct au foie. Comment ça, alors que je me suis juré de bannir tout double langage, langue de bois et manipulation, je mentirais aux gens ? Mais force est de constater que ce n’est pas complètement faux. Ni vrai d’ailleurs.
Si c’est un mensonge, il est par omission : oui, il s’agit bien de présenter un mode opératoire ( et non pas une méthode, il n’y a pas de méthode d’innovation), mais surtout de le faire vivre. Et cette expérience est de nature à transformer les personnes qui la vivent, à les relier à leurs valeurs profondes et à ce pourquoi ils se sont engagés dans la fonction publique. Pas tous, mais un bon nombre.
Et les amener éventuellement par la suite à s’engager dans leur quotidien pour une administration plus horizontale, empathique, résiliente, frugale, que sais-je encore.

L’expérience qui m’a transformé, moi, puisqu’on en parle

J’ai la date précise du jour où j’ai connu ça. C’était le 21 septembre 2011, la 27° Région m’avait invité à Chalons en Champagne pour le lancement de la 2° Transfo régionale (je devais piloter la suivante en Pays de la Loire 4 mois après). Nous sommes allés parler avenir dans une école de la 2° chance avec des jeunes et je suis sorti en me disant : « je ne veux plus faire comme avant« . Le récit de la Transfo en question est , pour les amateurs de préhistoire.

Mais c’est pas forcément grave

Est ce qu’on doit prévenir des agents publics que d’aller sur le terrain avec la posture particulière qui consiste à apprendre des gens et des choses risque de les secouer ? Est-ce qu’on ne risque pas qu’ils soient alors dans l’attente de ce moment « waouh » et qu’ils passent à côté de l’expérience ? Ou est-ce qu’il vaut mieux au contraire les laisser vivre ces instants et débriefer ensuite pour qu’ils puissent en prendre la pleine mesure ?
D’un point de vue efficacité, la réponse est simple : il faut se taire. Les 3 ou 4 expériences que j’ai pu accumuler depuis l’ « accusation » de mensonge le démontrent : entre le moment où les agents partent sur le terrain et le moment où ils reviennent, il se passe toujours quelque chose, et cette expérience n’aurait pas la même valeur si on en avait parlé avant.

D’un point de vue éthique, c’est plus compliqué.

Les assises nationales du design, volet design public

C’est ce qui explique en partie la prise de conscience, ou plutôt la formalisation de cette prise de conscience qu’a connu le petit monde du design de l’action publique à l’occasion des assises nationales du design 2019.
J’ai été associé à la rédaction d’un de ses cinq volets, le volet international (merci l’École de design et la creative factory) , et j’ai donc pu constater qu’un des 4 autres était : le design de l’action publique. J’ai eu envie de dire : consécration. On est dans la cour des grands.
Le ton de ce que j’ai pu lire n’était pourtant pas à la réjouissance, mais plus à l’introspection.

  • Est ce qu’on fait bien ?
  • Est-ce qu’on s’est pas laissé embarquer dans des choses qui nous déplaisent ?
  • Est ce qu’on est pas en train de se faire déborder par les secoueurs de post-it du Design Thinking façon business school, qui sont beaucoup moins sujets au doute et à l’autocritique que nous ?
  • Est-ce qu’il faudrait pas creuser un peu plus du côté des compétences juridiques et administratives (alors là j’ai envie de dire : mille fois oui) ?

Voilà ce que j’ai lu dans les retours de l’appel à contribution de la Cité du design sur la question.

l’appel à contribution de la Cité du design

En cause : la peur de mal faire, de dévoyer le design et les sciences humaines, d’accompagner le retrait de la puissance publique. C’est tout à notre honneur.

Garder une certaine radicalité

En fait, comme je l’explique dans la première semaine du Mooc Innovation publique du CNFPT (qui va bien, il en est à sa 3° édition et au cumul on est plus très loin des 10.000 personnes touchées), le design des politiques publiques navigue depuis le début entre faire mieux et faire moins cher. Forcément, faire mieux, c’est plus confortable.
Mais on peut faire moins cher aussi.
Déjà, si les acteurs publics pouvaient accueillir le principe même du complexe, savoir qu’on ne peut pas tout rationaliser à coup de réunions, d’indicateurs, de tableaux de bords et de contrôles et qu’il faut donner sa chance à des expérimentations sur la base d’observations et d’intuitions, les sources d’économies seraient immenses.
Bref, on ne peut pas combattre a priori la baisse des dépenses publiques, mais il est de notre devoir d’être exigeants avec nous mêmes.

Il nous faut être raccord avec le fond de notre pensée, que Bruno Latour a exprimé si simplement dans les Echos le 6 décembre (article passé en abonnés) : « on ne fait pas de politique si on se contente de demander aux gens de donner leur avis et d’exprimer leurs valeurs, (…). Il faut d’abord et avant tout demander à chacun de décrire la situation où il se trouve, de dire les choses auxquelles il tient, qui le font vivre, qu’il veut protéger. On ne peut pas se dispenser de ce travail, parce que dans la situation actuelle, personne ne sait ce qu’il faut penser, les Trente Glorieuses ne reviendront jamais et toutes les choses sont nouvelles.« .

Je crois que toute la radicalité de départ du design de l’action publique se trouve dans ces mots. Ceux qui vendent des solutions toutes prêtes font fi de la complexité du monde, et de ses enjeux. Nous préférons repartir du réel, à chaque fois, à chaque endroit, c’est notre façon de participer à la vie de la cité. Ça n’empêche pas les convictions et les valeurs, mais elle ne peuvent prendre le pas sur le réel. Et ça, ça doit être dit explicitement.
Sur cette base, on peut (un peu) mentir aux gens (par omission) et donner raison à Thomas Troadec. Si ça peut les aider à commencer à emprunter ce chemin.

Bon, après, les écrits récents des copains de Vraiment Vraiment pour
le Grand Lyon rassurent sur notre capacité à tenir 🙂

NB : Thomas a réalisé pour l’agence Catalpa un documentaire sur un défi de l’université de l’innovation publique de Pantin qui est passionnant. Dès que je saurais où on peut le voir, je le partagerai.

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