Rendre populaire la transition énergétique

Lecteur assidu de la Gazette des communes, je suis tombé cette semaine sur cet article : « TMS : Le zéro phyto, c’est bien, avec zéro mal de dos, c’est mieux« . Depuis un an, la loi interdit l’utilisation des pesticides et c’est tombé littéralement sur le dos des ouvriers des espaces verts.

Cette loi était pourtant indispensable, et d’autres dispositions devront être prises pour décélérer la vitesse d’utilisation des ressources naturelles. Mais il va falloir faire en sorte, si on veut qu’elles soient assimilées et partagées par tous, qu’au bout du compte, ça ne soit pas « toujours les mêmes qui prennent ». Un nouveau chantier pour le design des politiques publiques : le design de la transition énergétique désirable.

Beaucoup de communes s’y étaient mises d’elles-même : le zéro phyto, ça fait 4 ou 5 ans que ça s’est vraiment déployé dans les villes de plus de 50.000 habitants. Ce qui nous permet d’avoir un peu de recul, et de soulever quelques problèmes. Les troubles musculo-squelettiques sont repartis de plus belle chez les agents, et ceci alors même que les décisions avait été prises de façon volontaire par les communes, et qu’il y avait eu un minimum d’anticipation et de prise en compte des risques. Là, c’est la loi qui le rend obligatoire, et le résultat risque d’être encore plus préoccupant.

Mais le problème va bien au delà. L’article cité nous rapporte ainsi le témoignage de la ville de Lannion  : « Au départ nous pensions garder le même rendu esthétique, nous avions sous-estimé l’importance des interventions manuelles et surtout leur répétition. Cela a provoqué de la lassitude et du découragement chez les agents ». Il a donc fallu réadapter les parcs et jardins à cette réalité tangible : sans produits, il y a plus d’entretien #RetourEnRéalité.

La société post-carbone est une société de l’effort. Reste à savoir s’il est partagé

En bout de chaîne de toute décision, il y a les gens qui les appliquent, et, là, comme ailleurs, il est indispensable le le prendre en considération. La différence sensible, c’est que la société post-carbone, comme son nom l’indique, essaye de se déshabituer de l’utilisation intempestive d’énergie pour chaque acte de la vie. Sauf que l’énergie a rendue la vie moins pénible (au sens de faire des efforts physique) à l’ensemble de la société. Si la société post carbone, doit ressembler à la société pré-carbone, on peut imaginer que tout le monde n’y trouvera pas son compte, et surtout ceux qui se tapent le boulot physique.

Il est donc urgent de prendre en considération les exécutants dans la réalisation de la société post-carbone. Non, je dis ça, parce que j’ai relu quelques revues, articles, productions à l’aune de cette problématique, et force est de constater qu’elle est absente (par exemple dans Repenser les villes dans la société post carbone de l’ADEME, on ne parle pas du tout de qui arrache les mauvaises herbes…).

Rendre la transition désirable

Il y a de nombreuses modifications qui vont êtres simples parce qu’heureuses. Franchement (et j’habite Nantes, la ville de « Il pleut sur…* »), faire du vélo pour se déplacer, c’est 95% de plaisir. Ou encore : élaborer des repas avec des produits bios pour les cuisiniers des écoles, après avoir dû réchauffer pendant des années des liaisons froides dont ils ignoraient la provenance, ce sera même une sorte de réhabilitation.

Mais il y a beaucoup de choses qui peuvent être pénibles, et sur lesquelles il faudra se pencher en pratique. Qu’il va falloir re-concevoir.  On ne peut pas compter uniquement sur la bonne volonté des agents. Au delà de l’ergonomie, il va falloir ré-inventer l’usage et repenser l’expérience utilisateur. C’est donc un chantier qui s’ouvre en grand devant les designers .

Le succès des Uritrottoirs réalisés par les Faltazi, qui répondent à 3 ou 4 questions urbaines en même temps (dont au moins une écologique), montre qu’il est possible de réussir ce chantier. Même s’il a fallu des années à ces designers pour faire décoller leurs projets environnementaux (à la hauteur du temps et de l’énergie investis).

J’en parle ici sous l’angle des agents publics et des services publics, mais la question est posée pour la société entière. Les dispositifs de RSE dans les entreprises suscitent-ils tous l’adhésion pleine et entière de l’ensemble du personnel ? J’ai l’impression que ce n’est pas le cas. Peut-être est-ce parce qu’en bout de ligne, il y a bien quelqu’un pour assumer dans les actes les conséquences du choix stratégique, et que c’est souvent en sus du quotidien, sans aucune autre satisfaction que de se dire que c’est pour la planète (ce qui est déjà bien, direz-vous, mais la philantropie a ses limites).

Qui fera le cluster de la transition énergétique désirable ?

Jusqu’à présent, les initiatives qui ont pu voir le jour pour faire éclore des solutions sont souvent le fait d’acteurs privés. Le dernier en date est Open Lande, où un collectif d’entrepreneurs essaye de faire pousser des projets évolutionnaires, avec à l’esprit des réussites comme le Fairphone ou Les incroyables comestibles. L’initiative est non seulement louable et pleine de sens, mais aussi audacieuse. Le risque financier est porté par des acteurs privés. S’ils réussissent tant mieux pour eux et pour la planète, mais s’ils ratent ? (ce que je souhaite pas le moins du monde, Walter Bouvais, si tu me lis !).

La question est : sur ces questions de territoires en transition, et de la conséquence sur l’action publique et précisément le travail des agents publics, y aura-t-il un acteur public pour se positionner ? Ou, pour chaque chose, à l’image du « zéro phyto », il faudra attendre 4 ou 5 ans pour mesurer effectivement les effets de causes qui, au moins a posteriori, paraissent évidentes ?

(*) j’ai mis la version par Jeanne Cherhal, non seulement parce qu’elle est magnifique, mais aussi parce que, ayant vécu dans la ville, elle chante ici en connaissance de cause…