Du péché originel des ZAD

J’ai appris que José Bové et le député Matthieu Orphelin – qui était vice-président de la Région des Pays de la Loire quand je mettais en place son exercice de prospective participative « Pays de la Loire 2040 » – réfléchissent au devenir de la ZAD de Notre Dame des Landes.

Pour les aider dans leur réflexion, voici un article que j’avais écrit pour un recueil du Think Tank de Fontevraud, voici 2 ou 3 ans. Il demeure à mon sens extrêmement actuel.
[disclaimer] Ce texte, globalement en désaccord avec la ZAD de Notre Dame des Landes, succédait dans le document à un texte signé par Armel Le Coz qui en défendait au contraire le principe. Il s’agit ici de débat d’idées. Un truc qui disparait peu à peu sous les invectives des réseaux sociaux, mais que j’apprécie pourtant beaucoup.

Lorsque nous avons dessiné les scénarios de l’exercice de prospective Pays de la Loire 2040 en nous mettant à l’écoute des populations, nous avons ressenti chez de nombreuses personnes ce que nous avons nommé – sans trop d’imagination – « la tentation de la pause ». La course en avant du développement sur un territoire qui gagne des milliers d’habitant chaque année, dont une bonne partie en provenance des autres régions, entraine manifestement des crispations, non sans raison. Logements chers, trajets domicile travail qui s’allongent, grignotage des terres agricoles, tout cela est bien entendu une réalité.

La ZAD, lieu de remise en cause des instruments démocratiques actuels

Dans les ZAD, s’ajoute une critique radicale des instruments de la démocratie représentative (…). La lecture intégrale du dossier des « grands projets inutiles et imposés » du site militant Reporterre, qui fait écho aux habitants des ZAD, constituait une plongée dans l’univers sémantique de la critique radicale bien utile pour comprendre la vision des choses des opposants réunis dans des ZAD.

Nombre des critiques s’appuient, parfois en la déformant (et parfois pas !), sur des réalités : le manque de transparence, la complexité des dispositifs de participation (désignés comme des « rouages pour fatiguer les opposants »), quelques cas de collusion véritable ou supposée entre puissants et entre intérêts publics et privés (on y note ainsi par exemple « l’indépendance relative du Conseil d’Etat ») qui participent de la généralisation du « tous pourris », ou encore la criminalisation des luttes, etc.

Reporterre construit à partir de là un choc des légitimités entre les élus locaux et nationaux, et les militants de terrain réunis dans des ateliers citoyens dont l’expertise est – à leurs yeux – aussi légitime. Ses rédacteurs prônent alors la désobéissance civile sur la base de cette légitimité et de cette expertise. Mais aussi sur la base de la nécessaire transition écologique et de la nécessité de stopper « le carnage de l’ère industrielle ».

Nous avons tiré de cette étude des leçons utiles à notre réflexion sur la conduite des grands projets : nécessité d’une transparence complète à chaque stade du projet, besoin de donner un statut aux parties prenantes au débat public, besoin aussi de rendre simple et accessible les enjeux du débats, obligation d’intégrer pleinement la révolution digitale dans la construction du débat, etc.

Mais s’il est possible de proposer des réponses à la soif de démocratie exprimée, construire une légitimité aux grands projets par la transparence, partager l’expertise, le dernier point, autour des enjeux environnementaux, ne laisse pas vraiment la place au dialogue démocratique. Car c’est une acceptation particulière de la transition écologique dont on nous parle là : ainsi dans les manifestations contre le projet de transfert de l’aéroport de Nantes, on a pu voir, souvent en tête de manif, une banderole dont le message est « Non à l’aéroport et à son monde ». Les conditions du non débat sont là bien posées. Et cette posture confirme bien que la transition écologique prônée par la ZAD est celle du renoncement à une palette de technologies au nom de la fin de la prédation humaine sur la nature.

Jacques Levy, pour le numéro 6 de Territoires 2040, revue de l’ex DATAR, explique bien cette logique qu’il qualifie de néo-naturaliste. Il y oppose un post-matérialisme qui organise la non-prédation en s’appuyant sur l’efficacité technologique, les ressources inépuisables (la culture du vivant et les énergies strictement renouvelables) ou le recyclage sans limite. Il résume donc l’alternative ainsi : « soit on pense possible la construction d’un système productif non prédateur, et dans ce cas, il n’est pas nécessaire de limiter a priori le niveau de production ; soit on estime que l’action humaine est par nature destructrice de son environnement et l’attitude raisonnable consiste alors à faire baisser le niveau de prédation en diminuant la production ».

Renoncer à des technologies si la ZAD est le modèle de demain ?

Il cherche également dans ce texte à démontrer que la première posture, qu’on qualifie également de décroissante, présente des limites :

  • elle ne peut pas être auto-suffisante dans tous ses aspects et n’est donc pas généralisable. On a beau habiter dans une ZAD qui s’essaie à l’auto-suffisance, en cas de pépin il est tout de même indispensable de se rendre à l’hôpital urbain le plus proche,
  • ou alors on annonce clairement la couleur, et on renonce effectivement à nombre de technologies – l’exemple des soins est le plus révélateur, mais il y a d’autres « conforts » qu’il faudrait également abandonner – et il s’agira alors de rendre supportable (ou de faire supporter…) une vie d’autant plus dure qu’on sait qu’une autre vie est possible. Comment ? La question est posée.
Si la ZAD est un prototype, Notre Dame des Landes est un mauvais choix

Si la ZAD n’est pas un modèle, mais une sorte de prototype chargé de tester des modes de vie autres, les choses deviennent différentes. On peut en effet considérer qu’il ne s’agit pas de généraliser le mode de fonctionnement de la ZAD, mais d’en faire un lieu d’expérimentation (…). Mais alors pourquoi les réaliser précisément en lieu et place d’équipements publics ou privés, et non pas dans des endroits propices à des tests de ce type ? Ainsi, par exemple, Notre Dame des Landes est une commune où l’agriculture était caractérisée par l’élevage, du fait de la terre acide dont la culture est difficile, alors pourquoi s’y essayer à la polyculture ? D’autres terrains seraient bien plus propices à ce type d’expérimentation. Quand on veut réussir un test, autant se donner toutes les chances…

Finalement, le projet citoyen que constitue la ZAD me fait penser, à l’autre bout de l’échiquier des futurs possibles, à la ville de Songdo, en Corée du Sud, censée être la « smart city » par excellence. On avait 610 Ha gagnés sur la mer, on a construit ex nihilo une ville entière avec des capteurs partout, et ensuite on s’est préoccupé d’y accueillir des habitants. Une ville rêvée par des grands consortiums (Cisco, LG, Morgan Santley, …) mais aucunement pensée avec et pour ses futurs habitants… Dans les deux cas, on plaque sur un territoire pas forcément opportun un modèle rêvé, sans trop se poser la question de son intérêt en terme de généralisation. Juste, l’occasion y a fait le larron…

Le rapport à la ville

La question de la ville est d’ailleurs au cœur du modèle des ZADs. Les manifestations organisées « à la ville » donnent l’occasion de véritables jacqueries, l’état du centre-ville de Nantes à la suite de chacune d’entre elles en atteste. Le déplacement de l’aéroport de Nantes est principalement un problème d’aménagement du territoire d’une agglo qui aurait bien besoin des 600 hectares que libèreraient ce transfert dans son coeur pour se densifier, les ZAD contre les projets touristiques ou contre les lignes de trains concernent des équipements réalisés pour les habitants des villes, etc. Il y a là volonté d’offrir une alternative à la concentration urbaine dans la vision des Zadistes.

Pourtant, la ville, sans être LA solution à la prédation des ressources de notre planète, peut concentrer des expérimentations au moins aussi intéressantes : il est plus simple de développer une économie collaborative sur une zone dense (la perceuse commune peut servir à plus de gens !), les savoirs nécessaires à organiser la transition écologique sont, par effet de masse, plus concentrés dans les villes, les transports collectifs plus faciles à organiser, etc. Bref, l’empreinte écologique est moins forte lorsqu’elle est partagée par le plus grand nombre. Il y a même des chercheurs qui disent que lorsqu’une ville double de taille, elle augmente son empreinte uniquement de 15%.

Recherchons des solutions opérantes

Au point où nous en sommes dans l’urgence de trouver des solutions, il ne s’agit pas de savoir qui a raison ou tort, mais ce qui marche ou ce qui ne marche pas, point de vue qu’un designer ne pourrait pas contredire. Nous sommes nombreux à penser que l’écologie punitive est un horizon insoutenable, et qu’il s’agit de trouver des moyens d’organiser la transition écologique qui emportent l’adhésion des populations, non pas par confort, mais par efficacité. Il n’est pas l’heure d’imposer son modèle, mais bien d’en inventer un qui soit opérant. Comme le disent les rédacteurs de « l’état du futur 2015-2016 » réalisé par le Millenium Project : « il est devenu progressivement clair que nous, les hommes, possédons les ressources nécessaires pour relever les défis mondiaux auxquels nous nous heurtons. Ce qui est discutable, en revanche, est notre capacité à implanter ensemble et sur l’échelle nécessaire des stratégies globales et locales permettant d’envisager et de construire un avenir meilleur. ».

Il est bien évident que les processus de décision demandent à être repensés, et que nombre des reproches réalisés par les opposants radicaux aux grands projets se fondent sur des réalités. Mais il ne peut être question de transiger sur la nécessité que les solutions doivent se construire non pas en théorie (même si on aimerait vivre en théorie, où tout se passe au mieux !) mais précisément dans nos villes, nos campagnes, nos territoires intermédiaires, sans exclusive des uns sur les autres, en toute bienveillance et fraternité. C’est pourquoi le statut de la ZAD comme lieu de construction d’autres formes de démocratie est contestable.

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